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Le
compromis idéal : Carmine Ghersi Guitare
Magazine - n°220
QUEGUINER
SUPER JUMBO 12 CORDES La
douze-cordes est une guitare bien différente de la six. La mode la met
en avant ou l'éclipse, pourtant elle est toujours là. Mais une douze-cordes
implique aussi des détails de fabrication qui nous échappent généralement,
c'est pourquoi en même temps que nous testions la guitare, nous avons demandé
à Alain Quéguiner de nous en parler. Comme
toute guitare de luthier, celle-ci a été réalisée
selon la demande du guitariste; c'est particulièrement vrai en ce qui concerne
la finition. Il s'agit d'un modèle Super Jumbo, donc assez large, mais
avec des hanches bien marquées, ce qui facilite la prise en main. Même
s'il fabrique plus de six-cordes que de douze, Alain Quéguiner connaît
très bien les problèmes inhérents aux douze-cordes puisqu'il
a appris la lutherie avec Bozo Podunavac, luthier américain d'origine Yougoslave
considéré comme LE spécialiste mondial de la douze-cordes.
Il a travaillé pour Léo Kottke, John Fahey ou le révérend
Gary Davis. Il a même construit une douze-cordes pour Doc Watson. "Il
m'a appris à tout surdimensionner sur une douze-cordes" nous confie
Alain. "Je n'aime pas trop l'esthétique de ses guitares un peu 'massives',
mais ses principes sont applicables à d'autres modèles et ils sont
efficaces. Pour ma part, j'ai essayé de réduire les éléments
qui ne paraissent pas essentiels". La table de cette Super Jumbo est en épicéa
de Sitka, le corps en palissandre de Rio et le manche en acajou. La touche est
en ébène, le placage de tête et le chevalet sont également
en palissandre de Rio. Il s'agit bien sûr d'essences de très grande
qualité mais, en plus, elles ont été spécialement
sélectionnées pour ce modèle. Alain Quéguiner considère
que c'est l'instrument le plus dur à fabriquer car il faut trouver le juste
équilibre entre souplesse, comme pour toute guitare, et fiabilité
mécanique. "La tension des cordes est proche des 120 kilos, il faut
donc que la guitare et la table particulièrement puissent résister,
maintenant mais aussi dans le temps. En effet, il arrive qu'avec le temps, la
table gonfle; elle devient alors injouable dans les cases aiguës car alors
l'action est trop haute. Il faut ensuite décoller le manche pour retravailler
le renversement, c'est à dire l'angle formé par la table et la touche.
Cette guitare est neuve et il est sûr que dans six mois, il faudra retoucher
la hauteur des cordes car les bois auront travaillé, mais c'est prévu,
le sillet est assez haut, il n'y aura donc aucun problème. C'est quelque
chose qui se produit sur toutes les guitares mais c'est encore plus flagrant sur
une douze-cordes". On peut noter que les deux sillets (de tête et de
chevalet) sont réalisés en ivoire de mammouth fossilisé.
La table Les fibres de la table en
épicéa de Sitka sont bien rectilignes mais disposent d'un espacement
assez moyen. Evidemment, cela est à mettre en étroite relation avec
le barrage puisque tous deux travaillent de concert pour assurer fiabilité
et sonorité. "J'ai choisi la table en fonction de sa rigidité.
Lorsque j'ai commencé à construire cette guitare, j'avais une dizaine
de tables qui étaient déjà jointées, j'ai pris la
plus rigide. De la rigidité, mais sans exagération quand même,
les fibres ne sont pas à un demi-millimètre comme en classique par
exemple. Sur les douze-cordes, je mets un peu plus de voûte (c'est- à-
dire le galbe de la table) que sur les six. C'est une chose que j'ai apprise avec
Bozo et ça a fait ses preuves. Le barrage est en X, pas allégé
évidemment, il est plus haut que sur une six-cordes et les barres descendent
un peu plus sur les éclisses. Il y a également une barre de plus
derrière le chevalet et qui va pratiquement jusqu'au tasseau inférieur,
afin de ne pas laisser une surface trop grande dont la vibration ne serait pas
maîtrisée. Cette barre, moins haute que les deux autres, est nécessitée
par le fait qu'il s'agit d'une douze-cordes et que la table est trés large,
là encore dans un souci de rigidité et de fiabilité mécanique.
La conséquence de tout cela, c'est que la guitare va mettre un peu plus
longtemps à se faire, surtout au niveau des basses, elle va s'ouvrir dans
les six mois alors qu'il ne faut qu'un mois ou deux pour une six. Pour ces dernières,
en un mois, on voit déjà la table monter légèrement,
après elle se bonifie réellement. Pour ce qui est des éclisses
et du dos, la construction est identique à celle d'une six cordes."
Les décorations
"Le guitariste m'a amené une photo d'un aigle issu d'un livre sur
les Indiens pour décorer la tête. Je l'ai retravaillé pour
en faire un dessin. Ensuite, je l'ai réalisé en plusieurs variétés
de nacre, il y a de la grise, de la Mother-of-Pearl, de la l'abalone, etc. En
revanche, pour les pattes et le bec, j'ai dû teinter afin d'obtenir ce jaune.
Pour que la décoration soit cohérente, j'ai fait des plumes d'aigles
en guise de repères de touche, ils sont en nacre grise tahitienne gravée.
On les retrouve également sur le chevalet. Je trouve intéressant
lorsqu'on fait une décoration personnalisée d'aller jusqu'au bout
de l'idée. Ainsi, il n'aurait pas été concevable de mettre
des repères de touche ronds par exemple." Outre ces détails,
la décoration est trés riche puisque le tour de table et la rosace
sont en abalone. Il y a aussi un retour de touche et un tour de tête dans
la même matière, la table étant en plus bordée d'un
filet en érable ondé. Les mécaniques sont des Schaller à
bain d'huile, elles comportent des boutons en ébène. Le manche est
en acajou, la touche en ébène. A cause des problèmes de rigidité,
on s'attend à avoir un manche plutôt épais, or il n'en est
rien. Son profil est en U, assez fin, un peu large certes, mais il faut bien assurer
les douze-cordes. Concernant la stabilité, il y a une tige de renfort,
mais c'est encore une fois le choix du bois qui permet d'être confiant en
l'avenir. "L'acajou utilisé est coupé sur quartier, complètement."
La coupe sur quartier signifie que le bois est coupé de l'écorce
vers le centre avec un trait de scie perpendiculaire aux anneaux. "Quand
on choisit un bois coupé sur quartier, la rigidité est sans commune
mesure avec un bois coupé autrement. Il ya aussi un choix car tous les
morceaux ne peuvent pas physiquement être pile sur quartier. S'il y a une
petite déviation, cela ne pose pas de problème pour une six-cordes.
En revanche, je mets de côté les morceaux qui sont bien au centre
pour construire les douze-cordes. C'est très rigide, au point que pour
l'instant, la tige de renfort n'est quasiment pas serrée."
La sonorité "Il est facile de
faire une douze-cordes qui ne bouge jamais mais elle ne va pas bien sonner. Tous
les luthiers cherchent à se placer juste au-dessus de la limite de déformation,
c'est là qu'elle est à son maximum. Une six-cordes va pouvoir supporter
plus de souplesse mais une douze-cordes, non. Ca sera une catastrophe si elle
a été calculée en dessous de la résistance. Il y a
des marques trés connues, avec une bonne réputation en matière
de douze-cordes, que je vois régulièrement pour réparation.
Elles sont si fragiles qu'on voit les barres, on les sent sous la table."
La sonorité est très précise sur cette guitare, elle offre
une trés grande richesse harmonique et beaucoup de dynamique. Les aigus
sont cristallins, les basses sont déjà très profondes. On
remarque également que le son est très homogène, tout en
restant défini. Ainsi, les doubles cordes forment un son et pas deux notes;
en revanche lors d'un accord, on entend toutes les notes. D'après Alain,
ceci s'explique :" S'il n'y avait pas toutes ces barres, le son serait moins
précis. C'est le juste équilibre qui permet d'atteindre cela, la
table est rigide mais juste ce qu'il faut. Plus rigide, on perdrait la chaleur
et l'ampleur, moins on perdrait la précision. Sur une guitare avec seulement
deux barres très hautes, on perdrait toute la sensibilité, même
si elle ne bouge pas forcément. En vieillissant, cette guitare gardera
cette qualité de timbre mais tout le volume va se développer."
La guitare est également équipée d'une électronique
Fishman Matrix avec un préampli dénué de réglages
inclus dans la caisse. On y retrouve les caractéristiques acoustiques de
la guitare; si l'on souhaite apporter des modifications tonales, il suffira de
le faire au niveau de l'ampli. Cette guitare n'est certes pas pour le premier
venu, mais elle allie une sonorité exceptionnelle avec une grande sensibilité
qui permettra au guitariste de disposer de toute une palette d'expressions. Quand
on joue sur un tel instrument, on s'apercoit que la douze est loin d'être
d'un usage aussi limité qu'on aurait pu le penser a priori. Carmine
Ghersi - Guitare Magazine n°220 - 07/2000 |  |  |